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Zone de refuge chez les lébous lors de la traite transatlantique

Posté par: Youssou GNINGUE| Lundi 19 décembre, 2016 17:12  | Consulté 794 fois  |  1 Réactions  |   

1.   Occupation de la presqu’île du Cap Vert

Vers la fin du 14ème et début 15ème siècle, pour échapper à l’autorité des Damels, les Lébous ont continué leurs errances à la recherche de la terre promise pour finalement s’installer dans la presqu’île du Cap Vert constituant par rapport à leur avancé un cul-de-sac. Rappelons avec Pr A. Sylla que « dès qu’ils se sentirent en sécurité dans la Presqu’île, les Lébous se dirent qu’ils étaient installés sur leur terre promise».

Les Lébous ont ainsi progressivement occupé toutes les côtes maritimes de la presqu’île en créant des villages tels que Cëddéem dans le Jànder (limite Est du Cap Vert), en passant par Kuunun, Bargny, Tënggéej (Rufisque), Mbaaw, Yëmbël, Caaroy,  Cuurum, Yaraax,  Yoff, Ngor, Ouakam et Sumbejun.  La partie sud-ouest de la Presqu’île située vers l’anse Bernard et le Cap Manuel a été par la suite occupée par les villages des douze Peñc. Tous ces villages, se considérant comme une même famille, possédaient la même structure d’organisation et furent organisés sous la base des trois institutions autour des personnalités traditionnelles incarnées par le Djaraf, le Saltigué et le Ndey dji Rew

Le Djaraf, chef de la communauté, a pour fonction essentielle de la gouverner et de la représenter politiquement. À ses côtés, le Ndey ji rew ayant un quasi-statut de ministre de l'Intérieur et des Affaires étrangères, constitue dans un sens le trait d’union avec les autres villages de la communauté Lébou. Enfin, le Saltigué possède un rôle équivalent à celui d’un ministre de la défense, chargé de la terre, de l'eau et de la collectivité de la communauté. Les cultes lui sont aussi dévolus pour assurer la protection mystique du village et superviser les différentes formes de cérémonies associées.

Ces trois personnages sont assistés par deux chambres ou assemblées. La première,  appelée chambre des Jambours,  est un conseil de sages présidé par le Ndey Ji Jambour.  Ce conseil composé de résidents très expérimentés, respectés et d’âges relativement avancés est chargé de l’élection du Jarraf, Ndey ji rew   et Saltigué. Les élus à ces fonctions doivent nécessairement appartenir à des Khet  (lignées) différents, déterminés par l'ascendance matrilinéaire. Cette mesure découle de l'intention déclarée d'éviter que tous les pouvoirs puissent être concentrés entre les mains d'une seule famille, ce qui équivaudrait à un régime monarchique. Le partage des responsabilités politico-administratives repose donc sur la division de la société en plusieurs Khet. Le choix d'un responsable, à l'intérieur d'une branche familiale, n'est normalement guidé que par les qualités morales des candidats.

La deuxième chambre appelée; assemblée des Frey  est le pouvoir exécutif.  Elle regroupe les personnes relativement plus jeunes que les membres du Jambour. Les membres de cette chambre des Frey ont des âges situés dans la cinquantaine. Ils constituent une sorte de police chargée du maintien de l'ordre et de l'exécution des décisions du Jambour. Ce conseil possède également un comité chargé du règlement des questions juridiques. C’est une forme de justice de proximité que le Sénégal devrait accompagner,  améliorer et exporter vers d’autres localités. Ceci devrait permettre à réduire l’engorgement de nos prisons. Les délits très mineurs pourraient être réglés localement. Notons que la prison pour les individus transgressant les règles n’existait pas physiquement  dans cette organisation sociale. Les peines mineures sont punies par des amendes. Les majeurs ont pour conséquence la perte de considération (beurgueul) ou le reniement de la société (Guene khet). Personne ne voulait subir une telle humiliation. La menace de subir ces supplices était le moyen de maintenir le respect des règles de justice sociale.

Ainsi l’individu s’identifie à sa communauté tout en mettant les intérêts de celle-ci au-dessous de ses propres intérêts.  Il  fait tout son possible pour mériter la confiance et l’appréciation de sa communauté et ainsi de ne pas décevoir sa famille.

Notons que les plus jeunes ne pouvant pas intégrer ces chambres se mettaient à la disposition de la communauté. Ils constituaient la force disponible pour les différentes taches communautaires et jouaient également un rôle important dans les activités  champêtres ou de pêches de groupes. Chaque jeune individu cherche à mériter sa future place dans cette communauté. Ce groupe des jeunes constitue dans un certain sens le groupe de rack qui devrait suivre celui de Maag ; les Freys. Et ces derniers devraient suivre la voie tracée par les sages ; les Jambours. Ainsi le principe de base hiérarchique et d’ainesse se trouve collectivement respecté.

La virginité des terres, le caractère poissonneux de la mer et l’organisation sociocommunautaire des villages ont très vite permis à la communauté lébou d'acéder à  une certaine forme de développement économique. Toutes les conditions étaient remplies pour leur assurer une autosuffisance par la pratique de leurs professions favoris; la pêche et de l’agriculture. Dans ce cadre fermé de presqu’île, ces communautés étaient solidairement très soudées sous le principe :

Racka Toppa Maag, Maag toppa Baye

L’objectif de chaque individu est de maintenir et de ne jamais rompre cette chaine sociale. Avec cette démarche et comportement individuel, toute la société devenait très unie comme si elle constituait une seule personne ; ben bopp.

Bien qu’étant des musulmans, les Lébous ont toujours été attachés à leurs croyances animistes basées sur la résurrection de certains ancêtres sous forme d’esprits. Chacun de ces villages, très bien organisés, avait son génie protecteur. En retour, des sacrifices étaient effectués annuellement en hommage à cette protection. D’ailleurs, c’est d’ailleurs la consultation de leurs génies protecteurs qui ont motivé et recommandé la poursuite de leurs errances vers la Presqu’île du Cap Vert qui devrait constituer leur terre de bonheur et de prospérité.  En échange, ils leur manifestèrent leur reconnaissance par  le serment d’accueillir, de protéger tout fugitif qui viendrait chez eux et transformer la presqu’ile en zone de liberté et de refuge.

2.  Zone de liberté et de refuge de la presqu’île

Dans ce cadre d’organisation sociale et hiérarchique très solidaire, il était impossible pour les esclavagistes européens de trouver des répondants négriers.  Le lébou préférait mourir plutôt que s’adonner à une telle activité individuelle aussi ignoble.  Même si certains  européens avaient réussi à s’emparer de l’île de Gorée, ils avaient quant bien même compris que la zone n’était pas propice à leur commerce ignoble.

«Effectivement, des vagues d’immigrants constitués, entre autres, de wolofs, peulhs et sérères,  affluèrent vers la Presqu’île, fuyant le despotisme de rois dont la folie sanguinaire était, semble-t-il, exacerbée par la présence des négriers d’Europe, chasseurs d’hommes, avides d’or et de pouvoir». Les Lébous  avaient scrupuleusement respecté le serment fait à leurs  génies protecteurs. Tous les nouveaux venus étaient accueillis, installés et intégrés à la collectivité. D’ailleurs, les Lébou avaient parait-il baptisé, il y a de cela plus de 5 siècles, la contrée Ndakaru qui viendrait  de «dëkk raw» qu’on peut traduire par «le refuge», «l’asile de paix » ou littéralement, « qui s’y installe est sauvé ».

C'est  à  cause de ces arrivées d’horizons divers que les Lébous ne sont véritablement pas une ethnie à part entière. Ils seraient plutôt une union de personnes issues de vagues différentes et successives de migrations.  Chaque composante s’était assimilée progressivement tout en apportant une certaine partie, ne serait-ce minimale,  de sa culture à l'édification du groupe. Cependant, ce regroupement pouvait-il être considéré comme un peuple? Pour les Lébous, le terme peuple doit plutôt être pris dans le sens d'un groupe réuni autour d'une identité politique et culturelle. D’ailleurs, nous retrouvons chez la communauté des noms de provenance sérère (Faye, Gningue, Diouf, Thiaw, Sene) et peulhs (Dia, Ba, Diallo et Tall). Cependant, nous ne pouvons pas nier le fait que la communauté subissait des inconvénients liées à l’activité de la traite des esclaves. En effet, elle développait des stratégies pour se protéger contre le kidnapping de certains de ses membres. Il fallait développer l’esprit de travail de groupe. L’idée de s’adonner solitairement  à la pêche ou aux travaux champêtres n’était pas conseillée. Ces stratégies ont été également utilisées contre la traite arabe ou  interafricaine. Cette psychose a été vécue même récemment et est d’ailleurs ressentie dans le langage. Jusqu’à récemment, la hantise d’être kidnappé par le Maure  est facilement brandie aux enfants pour les empêcher de s’éloigner imprudemment.

Même les captifs de la communauté durant les rares  guerres menées ont été progressivement intégrés dans la société.  Le mot Diam désignant l’esclave en langue wolof a été judicieusement dénudé  de son sens le plus ignoble. Il a été utilisé pour désigner des personnes de la famille chargées d’effectuer bénévolement des travaux domestiques lors des baptêmes, mariages ou décès. Notons cependant que ces anciens captifs ont pendant très longtemps  vécu avec moins de droits civiques car ne pouvant être élus et constituant une caste à part entière.

3. Conclusion

Nous venons de présenter une facette de la communauté lébou lors de la traite négrière transatlantique. Elle a servi d’asile de paix non seulement à sa communauté  mais également à tout refugier qui venait  à franchir les frontières de cette zone. Nous ne nous sommes pas appesantis sur les questions purement historiques et socio-organisationnelles de la communauté mais sur son aspect de refuge par rapport à cet ignoble commerce.  Ce témoignage est un aspect manquant des études concernant la traite transatlantique des esclaves telles que la route des esclaves.

Dr GNINGUE Youssou, chair of Math & Computer Sc Dep., Laurentian University (Canada)

 L'auteur  Youssou GNINGUE
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Commentaires: (1)
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Youssou GNINGUE En Décembre, 2016 (12:11 PM) 0 FansN°:1
Ce témoignage montre qu’il y a eu des poches de résistance en Afrique par rapport à la traite transatlantique. Au niveau de la communauté Lébou, cette résistance a découle de la forme organisationnelle de cette communauté. Ce témoignage est un corollaire d’une future démonstration consistant à montrer que : Les Africains n’ont pas vendus leurs frères. L’Afrique a été une victime et ne peut pas être tenu responsable.

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Youssou GNINGUE
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